À la rencontre des Kogis

Tout a commencé à Cartagena il y a quelques semaines. Je discutais avec d’autres voyageurs dans mon auberge et leur demandais s’ils avaient fait le trek de la cité perdue près de Santa Marta. 

J’ai alors vu leurs visages s’éclairer, comme s’ils détenaient un secret, ce genre de secret qui se transmet de voyageur en voyageur, sous le manteau… ou autour d’une bière. 

Ils me disent qu’à Santa Marta d’autres voyageurs les avaient orienté vers une auberge qui proposait un trek similaire à celui de la cité perdue, mais incomparable en terme d’expérience. 

Flairant le bon plan à plein nez, je prends les coordonnée de l’endroit et m’y rends.

Jean, un français, m’accueille tout sourire. Il voit que je suis un compatriote à mon passeport et me fait visiter son auberge en me disant de m’installer et de revenir le voir pour discuter un peu.

Je lui parle alors de mon projet de vouloir faire le trek de la cité perdue, et comme les voyageurs rencontrés à Cartagena la veille, son visage s’illumine. En même temps qu’il sort son portable pour me montrer des photos, il me dit « mais la cité perdue n’a que le nom de perdu ! » Il me dit qu’il connait  un guide local qui peut me faire découvrir la Sierra Nevada authentique. En effet quand on est seul on peu plus facilement aller à la rencontre des indigènes que lorsque l’on est le troisième groupe de  quinze à passer de la journée. 

Je regarde les photos qu’il me montre et décide de lui faire confiance. 

Il appelle de suite le guide qui doit venir m’expliquer comment va se passer le trek dans la soirée. 

J’en profite pour aller faire quelques courses pour me préparer. 

Le soir, Jean m’appelle pour le rejoindre sur la terrasse. Le guide m’attendait. 

Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant Gustavo, un vieux bonhomme de 70 ans porté par son panta-court qui lui même tenait miraculeusement  grâce à une ceinture raccommodée plusieurs fois. 

Il se lève pour me saluer et cerise sur le gâteau, il boite !

Je commence à me dire que je me suis fait avoir mais écoute quand même Gustavo me raconter le programme des 3 prochains jours.

Il me dit que ça dépend de moi et qu’en fonction de mon rythme on verrait plus ou moins de choses. Je suis interloqué. Il me dit « J’aime bien les français. Les russes ou les allemands cherchent à performer mais vous, vous gardez un rythme correct mais ne vous arrêtez jamais ! Le mois dernier j’ai fait 100km en trois jours avec un photographe ! » Il me montre les photos. Je ne les regarde pas… Je pense au fait que 100km en trois jours… Je ne les ferai jamais moi !!! Je comprends que Gustavo n’est pas fait dans le même bois que moi lorsqu’il me montre les deux immenses balafres qui descendent du haut de sa fesse jusqu’a mi-cuisse. Il m’explique qu’il a eu un grave accident qui l’a obligé à rester alité de ses 15 à ses 19 ans. Quand il a pu remarcher, il n’a plus jamais arrêté. L’habit ne fait pas le moine. Je commence à me dire que, seul avec lui c’est peut-peut-être moi qui vais trainer la patte finalement. Il me donne rendez-vous à 5h le lendemain matin. Il nous faut aller chercher des fruits au marché avant de prendre le bus jusqu’à notre point de départ. 

Gustavo arrive à l’heure. Jean, qui préparait le petit déjeuner de sa fille (l’école commence à 6h du matin pour les enfants ayant choisi d’avoir cours en matinée en Colombie). Il nous offre un café et nous partons en direction du marché. 

Malgré l’heure matinale, les enceintes sont déjà sorties dans la rue et comme partout en Colombie, le volume est à fond (sinon c’est pas drôle).

Nous achetons des pommes, des bananes et des mlaracuya (fruits de la passion). Nous nous dirigeons ensuite vers le bus qui nous déposera une une et demi plus tard au beau milieu de la route, face à un petit hameau de maisons délabrées. 

Ici, deux motos nous attendent. Elles vont nous avancer plus profondément dans la Sierra Nevada et nous faire gagner quelques heures de marche.

Après une petite demi- heure de montée laborieuse, les moto-taxis nous laissent prêt d’un petit sentier. Gustavo commence à s’enfoncer dans la jungle dense. Je me retourne pour dire au revoir aux chauffeurs puis lui emboite le pas.

La première étape du trek nous mène jusqu’à une petite maison en construction. En chemin, Gustavo me montre plusieurs types d’arbres fruitiers et diverses variétés de plantes. Il me dit que nous ne croiseront que très peu d’animaux parce qu’il fait trop froid. Je lui demande de répéter. Cela fait 30 minutes que l’on marche et je suis déjà dégoulinant. Il me regarde avec toute la bienveillance que l’on peu avoir à l’égard d’un gringo et m’explique que eux, les locaux, et par extension toute forme de vie vivant dans la région, sont habitués à des températures plus   élevées et que par exemple, les serpents ne sortent pas en cette période. Quand il énumère les noms des serpents que l’on peut croiser dans la région, je relativise et me dis que finalement, c’est pas plus mal qu’il fasse si « froid » en ce moment !

Arrivé sur le sommet d’une petite colline, je devine la maison derrière des avocatiers et des manguiers. Ça sent bon. Nous passons sous un citronnier sauvage et pénétrons dans la propriété. C’est la maison que Gustavo se construit. De la terrasse on entend la rivière en contre-bas. Nous faisons une rapide pause le temps qu’il inspecte les pièces et en chasse les chauves souris qui ne se laissent pas impressionner et rentrent à nouveau dans la demeure sans fenêtre quelques mètres plus loin.

Nous allons ensuite près de la rivière. Gustavo me propose que l’on prenne un bain mais je décline la proposition. Il nous reste beaucoup de marche aujourd’hui et je n’ai pas envie d’avoir les habits trempés dès le début de la journée. 

Il m’explique qu’il connait chaque rocher de cette rivière qu’il descendait régulièrement en famille pour initier ses enfants au canoë. Il me dit aussi qu’il y a beaucoup de poissons ici et quand je lui demande comment il pêche, il me fait le signe du chasseur, pointant un fusil imaginaire vers l’eau. Je l’imagine et souris. Il est fou !

Nous reprenons la route pour remonter vers le chemin ou nous ont déposés les motos. Il nous faut suivre cette « route » quelques kilomètres encore jusqu’au premier village où nous ferons escale pour le déjeuner. 

C’est ma première confrontation avec les indigènes et cette dernière ne ressemble pas du tout à « Rendez-vous en terre inconnue ». Les maisons sont en dur, les jardins clôturés et on entend la télé du restaurant de la « ville » dès l’entrée du village. C’est l’heure de l’épisode du jour. La télé novela c’est comme le volume à fond, c’est sacré !

Je suis trempé. Nous étendons nos t-shirt sur un fil barbelé (ils s’en servent comme corde à linge) puis nous allons nous installer à table. Gustavo sort ses mots croisés pendant que j’observe les va-et-vient et gens. Certains sont en tenue traditionnelle, d’autres portent le maillot de la Colombie mais tous s’arrêtent regarder la télé avec nous après avoir fait quelques emplettes dans la tienda adjacente. 

Nous reprenons doucement la route. Une rivèere nous tient compagnie pendant quelques kilomètres et nous impose des gestes d’équilibriste de temps en temps. 

Apres une petite heure de marche, nous ne voyons plus que des Kogis en tenue traditionnelle. Blanche avec un sac tressé dans une écorce d’arbre dont j’ ai oublié le nom. Les hommes ont, pour la plupart un drôle d’objet sculpté qu’ils tiennent entre leurs mains. Ils s’en servent pour faire chauffer la coca qu’ils marchent à longueur de journée.

Les paysages se dévoilent peu à peu, plus sauvages après chaque col passé. 

Nous finisson par apercevoir le village dans lequel nous passerons la nuit. C’est irréel. Un village de quelques huttes qui semble coupé du monde, coupé du temps. 

Seul un petit sentier permet d’y accéder. Ici, aucun engin à moteur n’est jamais venu. Le silence regne, parfois ponctué du rire d’un enfant. 

Une fois arrivés, les gamins du village font des aller-retour entre une hutte et nous. Ils sont pieds nus, habillés d’un robe en coton blanc. Seul leurs colliers de perles permettent de distinguer les filles des garçons. Le plus vieux doit avoir six ou sept ans.

Un homme fini par sortir de la hutte. Je n’avais pas vu sa femme qui nous observait tout en donnant le sein à un nouveau né.

Gustavo le salut, me présente et l’homme nous guide jusqu’à une hutte qui fera office de toit pour la nuit. 

L’homme installe deux hamacs et ressort. Gustavo part vers la rivière se laver et j’en profite pour aller voir les enfants. Ils sont intrigués par mon appareil photo et nous jouons quelques instants sous le regard bienveillant de leur maman. 

Je me dirige ensuite vers l’homme pour lui demander si je peux faire un tour du village. Il me propose de m’accompagner et m’explique brièvement à quoi servent les différentes huttes. J’apprends alors que c’est le chef. Seul sa famille reste pour surveiller le village en semaine. Les autres travaillent dans leurs ranchs et ne reviennent que le samedi pour le weekend. 

Gustavo revient. Je pars à mon tour en direction de la rivière. Il se met à pleuvoir en chemin et je crois que je n’ai jamais autant apprécié la pluie qu’à ce moment là. Seul sur la rive, j’écoute la rivière, le clapotis des gouttes sur les feuilles disproportionnées de cette nature tropicale et je savoure. Je me déshabille, prends mon savon et m’installe derrière un rocher, à l’abris des trop forts courants, pour faire ma toilette. Je mets la tête sous l’eau et réalise d’un coup ce que je suis en train de faire. Je suis au milieu de nulle part, dans la Sierra Nevada, dans un village Kogis et me lave dans une rivière sous la pluie. Quel bonheur. 

La nuit commence à tomber et, alors que la femme du chef nous avait préparé des patates, nous y ajoutons les boites de thon que nous avions acheté plus tôt. Il est 18h30 et nous mangeons éclairé par nos lampes torches, assis dans nos hamacs. Gustavo, du haut de ses 70 balais s’effondre peu après. Je le suis et dois m’endormir aux alentours de 19h30.

Lorsque je me réveille à 5h30 le lendemain matin, Gustavo n’est pas là, sa serviette non plus. Il a du partir à la rivière.

Les enfants sont déjà réveillés et courent dehors. De temps en temps, je peux en apercevoir un s’approcher de la porte de ma hutte pour voir si je suis réveillé. Je me lève. Le soleil aussi. Le village est dans les nuages. L’atmosphère qui y règne est indescriptible. Les huttes sont comme entourées d’un halo blanc découpé dans un ciels aux milles couleurs. 

J’attends Gustavo en faisant des photos. Une troupe d’oies, de dindons et de poules me suis de prêt mais je ne vois plus les enfants. 

Une fois Gustavo revenu, nous allons dire au revoir au  chef et à sa famille puis reprenons la route. Il doit être 6h30. Il nous faut marcher 2h avant de rejoindre le premier village où nous avons déjeuné hier. Nous y prendrons le petit déjeuner avant de reprendre la route vers une autre vallée.

Les paysages sont vraiment différents d’une vallée à l’autre. Alors que la veille nous avons slalomé entre rivières, ruisseaux et jungle dense, aujourd‘hui, nous voyons plus de grands espaces. Nous traversons des champs de hautes herbes dans lesquels pâturent les vaches des Kogis. 

Nous arrivons peu après 11h dans une ancienne caserne paramilitaire transformée en hôtel de fortune par une famille. C’est ici que nous passerons la nuit. 

Avant cela nous irons un peu plus loin, visiter un autre village. Mais pour l’heure, il nous faut attendre. Il n’y a en effet pas de route pour y accéder et la pluie d’hier fait que le courant est trop fort. Gustavo me propose de nous reposer, de prendre notre déjeuner ici et de partir dans l’après midi. J’acquiesce et vais me nicher dans un hamac en attendant le repas. 

Vers 14h nous reprenons la route, laissant toutes nos affaires à l’hotel et ne prenant que mon appareil photo et ma caméra, soigneusement emballés dans 5 ou 6 sacs plastiques et mes prières. 

Arrivés sur la rive de la rivière, Gustavo me montre l’autre coté. Le courant à l’air fort. Il sourit et me dit qu’il suffit de nager en diagonale, la rivière se chargera de nous mener à bon port. Il ne me laisse pas le temps de chercher une excuse, met son sac entre ses dents et plonge. Je le suis. Choisissant pour ma part de garder mon sac dans une main hors de l’eau. Je gesticule le plus fermement possible, imitant une pseudo nage indienne (« vous nagez bien chef ») et arrive facilement à rejoindre l’autre rive sans même avoir mouillé mon sac. 

Gustavo me montre, à quelques dizaines de mètres de là, les restes d’un pont détruit par une guérilla. Nous avançons vers le village. 

Arrivée à l’entrée du hameau, Gustavo me demande d’attendre. Il va nous annoncer à la femme du chef qui me fait signe de les rejoindre. 

Ce village n’est composé que de quelques maisons. Je ne vois que la femme du chef et deux enfants figés au milieu d’un tapis de mais en train de sécher au soleil. Le plus jeune semble se cacher derrière sa soeur. Voir sortir de la rivière un homme blanc et trempé a de quoi les perturber. D’autant que Gustavo n’emmène qu’une cinquantaine de visiteurs chaque année jusqu’ici. Quand j’apprends que le pont démoli était la seule route qui ralliait ce village à la civilisation, je comprends que ces enfant n’ont pas du beaucoup voir d’énergumènes comme moi dans leur vie. Je m’éloigne donc d’eux pour ne pas trop leur faire peur. Entre deux hutte Gustavo me montre une scène qui se passe au loin. Deux jeune gens sont assis sur un rocher et discutent. Un peu plus loin une femme les observe. Gustavo m’explique que c’est un jeune couple qui apprend à se connaitre. La mère de la jeune fille s’assurant du bon déroulé de la situation.

Nous repassons devant les enfants et le plus jeune se met à pleurer. Je demande à Gustavo de partir. Je ne suis pas là pour faire peur à qui que ce soit et même si la femme du chef nous a accueilli les bras ouverts, voir ce gamin figé par la peur me gêne profondément. 

Nous traversons à nouveau la rivière et retournons à l’hôtel pour la nuit.

Pour le troisième jour de marche, le soleil se charge une nouvelle fois de jouer les réveils. À 5h30, lorsque j’ouvre les yeux, Gustavo n’est pas la. Comme hier, il est allé se laver dans la rivière. J’en profite pour me reposer une demie heure de plus et ne me lève qu’une fois Gustavo rentré. Le temps que l’on nous prépare un petit déjeuner sommaire, je vais me débarbouiller dans le lavoir. Avec l’humidité mes vêtements n’ont jamais vraiment été secs durant ces trois jours et je me sens à nouveau sale une fois habillé mais par principe je tiens à garder ces gestes matinaux. Routine qui me permet de me mettre en route pour la journée. 

Aujourd’hui, je ne comprends pas quand Gustavo m’explique le programme de marche. Nous allons dans un premier temps rejoindre le nouveau village Kogis. Celui construit par la nouvelle génération des habitants du village dans lequel j’ai dormi la veille. Il est plus proche du village « central » dans lequel nous faisons plusieurs escales et qui est accessible en moto. Ce nouveau village s’est vu également offrir des panneaux solaires par une ONG mais bon, l’électricité, ils s’en tapent les Kogis. Les panneaux n’ont jamais été reliés à quoi que ce soit. Par contre une ONG Suédoise est en train de faire construire un collège à une centaine de mètres du village avec d’immenses dortoirs afin d’accueillir les enfants de touses les communautés de la région. 

Nous faisons un tour du village. Les enfants sont plus habitués à recevoir de la visite. Ils nous accueillent avec de grands sourires et nous raccompagnent en faisant des grands signes et en criant « byyyyyyeeeee ». 

C’est drôle parce que le panneau d’entrée du village est écrit dans un dialecte local, en espagnol et en anglais. Mais malgré le fait que le même « Bienvenue » soit écrit dans trois langues différentes, personne ne comprenait ce que cela voulait dire en anglais. Ils ne faisaient pas le lien avec le « Bienvenudo » écrit juste au dessus…

Nous nous arrêtons ensuite pour un café dans notre village relais et là, Gustavo, comme voulant me récompenser pour cette marche me propose d’aller nous baigner. J’accepte volontiers. Je sais qu’il nous reste encore 4h de marche et un peu de fraicheur nous fera le plus grand bien. 

Je me leve et nous commençons à marcher. Je vois Gustavo traverser la rivière dans laquelle nous avons, à ce niveau la, de l’eau que jusqu’à mi-mollet. Il me dit «  c’est ç 45 minutes de marche, trois petites cascades avec des réservoirs dans lesquels nous pourrons nous baigner ! ». Je comprends que ce moment de détente va me couter 1h30 de marche ! Merci Gustavo ! Mais bon le jeu en vaut la chandelle. Arrivés, nous nous retrouvons isolés sur une mini plage de fins graviers. J’entends les cascades et des nuées de papillons dansent au dessus de l’eau (c’est la saison des papillons). 

Nous nous jetons à l’eau et entreprenons de remonter les petites cascades une à une puis après une grosse demi heure nous reprenons la route pour retourner déjeuner au village. 

Apres une petite sieste, un peu démotivé par le fait que 4h de marche nous attendent sans forcément voir de paysages exceptionnels, nous repartons. Mais comme pour conclure trois jours coupés de tout, et malgré l’orage qui nous pend au nez, nous entendons rugir un tigre mariposa. Et comme si toute la foret souhaitait nous accompagner le plus longtemps possible c’est ensuite un ours que nous entendons au loin… Finalement je ne suis pas mécontent de ne pas avoir vu trop d’animaux durant ce trek. Mais qui sait, peut-être qu’eux nous ont vu… 

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