Le triangle d’or : Et si on parlait drogue ?

Depuis Chiang Rai il est assez simple de se rendre à Sop Ruak, le point névralgique du triangle d’or. Il suffit de se rendre à la gare routière au centre ville et de prendre un des bus locaux qui part toutes les heures à partir de 7h en direction de Chiang Saen (36 bahts). De là, un taxi vous permettra de faire la dizaine de kilomètres jusqu’à votre destination finale. Bienvenue dans dans le pays de l’Opium, et si on parlait drogue ?

Contexte géographique

Le Triangle d’or, zone de plantation de pavots la plus étendue au monde, s’étend sur 150 000 km2 à 200 000 km2, à cheval sur le Myanmar, la Thaïlande et le Laos. Le pays des Wa, que contrôle Bao Youxiang, en constitue le cœur et aussi la zone la plus influente. La plus grande partie du Triangle d’or se situe en région montagneuse, à plus de 1 000 mètres d’altitude, ce qui convient tout à fait à la culture du pavot. La présence de forêts denses, la rareté des voies de communication et la situation de la région hors de portée des gouvernements des trois pays sont autant de conditions politiques, économiques, géographiques et climatiques idéales pour la culture du pavot qui occupe plus de la moitié des terres arables, voire plus de 80 % en certains endroits.

Comme le Croissant d’or, qui regroupe l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan, il est l’une des principales zones mondiales de production d’opium depuis les années 1920.

Un trafic lucratif

En raison de son excellente qualité, la majeure partie de l’opium produit dans le Triangle d’or est transformée sur place en héroïne. L’héroïne du Sud-Est asiatique portant la marque des “deux lions entourant un globe” est désormais synonyme d’héroïne de qualité supérieureet s’écoule dans le monde entier. Les 10 kilogrammes d’opium se vendent dans la région de production entre 17 000 et 20 000 yuans [de 1 700 à 2 000 euros] et permettent d’obtenir 1 kilo d’héroïne, lequel se négocie 30 000 yuans [3 000 euros] sur le marché local, explique le journal chinois Waitan Huabao. Introduite clandestinement en Chine, dans la province du Yunnan, la drogue voit son prix grimper à 40 000, voire 60 000 yuans, et peut même atteindre 100 000 à 150 000 yuans [15 000 euros] à Shanghai, Canton ou Pékin. A Hong Kong, le kilo d’héroïne se revend 500 000 dollars hongkongais [53 000 euros] et entre 80 000 et 150 000 dollars [entre 66 000 et 120 000 euros] aux Etats-Unis. Les bénéfices intermédiaires colossaux encouragent de nombreuses personnes à rejoindre les rangs des narcotrafiquants armés.

Mais pas pour tous

Du côté des producteurs, il s’agit en effet majoritairement de populations rurales pauvres, vivant dans des zones reculées montagneuses de la Birmanie et du Laos, sous-développées et menacées par l’insécurité alimentaire.

La Birmanie a été classé 150ème sur 187 pays dans le rapport sur le développement humain de 2014 du programme de Nations unies pour le développement (PNUD), et le Laos 139ème. Eligh, Chargé de l’ONUDC pour la Birmanie, explique pourquoi la production de l’opium est lucrative pour ces populations pauvres : « l’argent dégagé par la culture du pavot constitue une partie substantielle du revenu familial (…) les villageois menacés par la pauvreté ont besoin d’alternatives économiques durables ou ils continueront, en désespoir de cause, à développer l’opium comme une culture de subsistance ». En 2014, les familles productrices d’opium gagnaient en moyenne 15% de plus que les familles qui n’en produisaient pas : 2 040 dollars contre 1 730 dollars par an selon les chiffres de l’ONUDC.

En Birmanie, les groupes armées rebelles tirent avantage de la situation en imposant des taxes aux agriculteurs et en leur achetant directement l’opium, dans des zones volontairement maintenues dans un enclavement infrastructurel et coupées du gouvernement central, ce qui encourage les paysans à continuer à produire de l’opium voire à rejoindre les rangs des narcotrafiquants(2). Ceux-ci raffinent ensuite l’opium en héroïne et redistribue la drogue dans l’ensemble de la région puis dans le reste du monde, empêchant l’émergence d’un Etat de droit dans les zones productrices. Ainsi, malgré de nombreuses promesses d’éradication de l’opium – dont la dernière devait se matérialiser en 2015, le gouvernement de Naypyidaw ne parvient pas à mettre en place ces programmes faute d’avoir un contrôle suffisant sur ces zones grises de trafic et de rébellion.

Le succès du programme d’éradication thaïlandais

Coup de filet à Bangkok

Depuis les années 1980, la culture de pavot a été éradiquée avec succès en Thaïlande. L’opium n’y est plus produit suite à la mise en place de programmes de réhabilitation offrant des alternatives économiques viables aux populations du nord du pays. Le projet Royal de 1969 et le projet Doi Tung en 1988 ont notamment connu un franc succès et servent de modèle pour les programmes d’éradication dans d’autres pays. La fondation Mae Fah Luang, avec l’appui de la famille royale a mis en place le Hall de l’Opium, un musée dédié à la histoire de l’opium dans la région qui se trouvant à la pointe du Triangle d’or, à 10km de la ville de Chiang Saen. Le Hall offre d’abord un panorama de la culture du pavot depuis 5000 ans et des produits dérivés de l’opium, puis s’intéresse à la production de drogues dans le Triangle d’or.

Des résidus de la production d’opium subsistent toutefois, et il est estimé que la culture de pavot s’élevait à 289 hectares en 2010, soit 40 à 60 tonnes – une bagatelle en comparaison des 800 tonnes annuelles pour la Birmanie et le Laos. L’enjeu principal consiste donc à stopper le trafic de drogue en provenance du Triangle d’or. Une unité spéciale policière, le centre contre le crime sur le Mékong, a été créée en 2011 afin de déjouer les trafics transitant par le fleuve. Les équipes se concentrent sur les saisies de l’héroïne birmane, mais également des pilules de méthamphétamines appelées « yaba ». 1,4 million sont produites annuellement dans la région pour une valeur de 8,5 milliards de dollars.

Plus de production donc, mais des problématiques réelles de contrôle du trafic d’une héroïne recherchée pour sa qualité exceptionnelle.

La Chine « Borderline »

Proche du Triangle d’or, la Chine est désormais la cible des trafiquants. Selon le rapport annuel 2005 du Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues, la République populaire de Chine s’est placée en 2003 au troisième rang mondial des saisies de substances opiacées, en particulier d’héroïne, après le Pakistan et l’Iran, avec 9,6 tonnes, soit 9 % des saisies mondiales. Une quantité qui représente 77 % du total des saisies d’opiacés en Asie de l’Est et du Sud-Est. A Dehong, dans la province du Yunnan, à la frontière avec le Myanmar, 1 928 suspects chinois ou étrangers ont été arrêtés dans le cadre de 1 809 affaires de drogue au cours des cinq premiers mois de l’année 2005, soit une augmentation de 45 % du nombre d’affaires par rapport à la même période de l’année précédente, et 940 kilos de drogue ont été saisis. Dehong est limitrophe du Triangle d’or et l’on estime que plus de 20 tonnes de substances illicites y transitent chaque année, empruntant la route Mujie (Myanmar)-Ruili-Kunming. La province de Hainan, une île du sud de la Chine, est elle aussi devenue une étape importante pour le trafic de drogue, en provenance du Myanmar par le Yunnan, du Vietnam par le Guangxi, ou du Guangdong. La police de Haikou a ainsi traité 291 affaires de trafic de drogue au cours du premier semestre 2005.

Pour aller plus loin et bosser son anglais :

Sources :

  • http://www.paulytour.com/2016/03/03/triangle-dor-opium-les-dessous-dun-commerce-juteux/
  • https://www.courrierinternational.com/article/2005/08/25/au-royaume-de-l-opium

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